|
La
destruction du viaduc de Chérisy fut une opération minutieusement
préparée.
Un échec eût été irréparable et eût
probablement entraîné de cruelles représailles. Les
bombardements intensifs et répétés sur cet ouvrage
d'art, montraient toute l'importance que les alliés attachaient
à cette opération : c'était, en effet, l'ouvrage
dont la destruction pouvait apporter les plus grands résultats.
Comme dans tous ces ouvrages sur les grandes voies ferrées, des
chambres de mine avaient été aménagées lors
de sa construction pour une destruction éventuelle en cas de guerre.
Normalement, cette opération ne peut être effectuée
que sur un ordre écrit émanant du G.Q.G. L'infraction à
cette règle avait déjà eu en France de graves conséquences
pour la défense du territoire : mais en la circonstance, tout le
monde était d'accord. C'était malgré tout pour le
maquis drouais une grave initiative dont il prenait la responsabilité.
L'approche du viaduc était rendue difficile par les travaux que
les équipes de l'entreprise Todt y exécutaient presque constamment.
Néanmoins, dans la seconde quinzaine de juin, des reconnaissances
du terrain purent être exécutées sur des renseignements
fournis par le Service de la voie. "Barbu", qui en avait pris
la direction, découvrit trois chambres de mine, situées
au pied des piles et fermées seulement au moyen de quelques briques
cimentées.
Quelques jours après, un artificier arrivait et, après étude
sur place, faisait connaître que 300 kilos de mélinite étaient
nécessaires. Nous dispositions en tout de 10 kilos de plastic anglais,
explosif, il est vrai, trois plus puissant ; malgré tout, nous
étions loin du compte.
Le 17 juillet, parvenait dans la forêt de Dreux le dernier des camions
de matériel provenant de Crucey et destiné à l'opération.
Au cours de la nuit précédente, sous la direction de July,
deux groupes avaient transporté à dos d'hommes le matériel
précédemment caché dans une petite caverne en bordure
de la forêt. Le tout était centralisé dans une coupe
indiquée par le brigadier chef des Eaux et Forêts, à
proximité du pavillon.
Dès 8 heures, July, Bergeron, Dablin, que Farjon, Montet, puis
Marange vont bientôt rejoindre, décident de tenter l'opération
la nuit suivante, avec les 80 kilos de plastic dont ils disposent.
A 14 heures, le capitaine Fargon et le lieutenant Montet sont chez Bergeron.
Ils partent en reconnaissance en bicyclette. Il est entendu que, paisibles
experts, ils vont là pour exprimer un pré, serviettes sous
le bras, et ils bavardent avec les ouvriers de la "Todt". ils
apprennent que les réparations sont finies et que les ouvriers
partent le soir même. Alors, ils vérifient les chambres de
mine, repèrent un petit bois, à trois cents mètres
de distance, qui peuvent servir d'abri. Puis, remontant en forêt,
ils retrouvent le reste du groupe, Dablin, son fils, les deux Quinsac,
Agoutin, Rancon d'Abondant, et celui que tous connaissent sous le nom
du Hollandais.
Mais voici que vers 18 heures, une escadrille d'avions
américains arrive sur Chérisy. Pour la quatorzième
fois, le viaduc est attaqué, mais, malgré d'audacieux piqués,
les bombes vont encore une fois tomber à côté de l'objectif.
Dans tous les cas, il faut y aller voir, d'autant plus que le moment est
propice pour transporter le matériel, car il est probable qu'à
la suite de ce bombardement, les lieux ne sont pas fréquentés.
Les sacs d'explosifs sont arrimés sur les bicyclettes et l'équipe
se dirige vers le petit bois à proximité du viaduc. La terre
parait encore frémir sous les coups qui lui ont été
portés par les avions. D'immenses cratères, de chaque côté
de la rivière s'emplissent d'eau qui bouillonne, l'Eure semble
sortie de son lit. Mais le viaduc est toujours debout, paraissant défier
toute attaque. Aux alentours, c'est le désert.
Les hommes déposent leur chargement d'explosifs dans des touffes
d'orties autour des peupliers, ainsi que les mitraillettes, et il est
convenu que l'opération sera tentée vers 23 heures.
Puisque tout est bien prêt, il n'est pas nécessaire d'être
nombreux pour le coup final. Moins il y aura d'allées et venues
dans la nuit, moins on risquera d'être remarqués. Il est
convenu que seuls, le capitaine Farjon, le lieutenant Montet et Bergeron,
d'une part, Dablin, son fils, et le Hollandais, d'autre part, y participeront.
Le premier groupe regagne Dreux, le second Brissard ; liberté de
manoeuvre pour les autres.
A 22 heures 30, après avoir dîné à la hâte,
chez Bergeron, l'équipe reprend la direction du viaduc ; c'est
la troisième fois depuis le début de l'après-midi.
A la station des Osmeaux-Abondant, la sentinelle allemande laisse passer
placidement nos trois gaillards, qui n'ont pas l'air très dangereux.
Seul, Bergeron a attaché une masse le long du cadre de son vélo,
arme bien pacifique pour qui ne sait rien.
A 23 heures, l'équipe est à nouveau rassemblée. Les
infatigables Dablin et le Hollandais ont déjà préparé
les armes. Chacun reçoit les consignes qui le concerne et, dans
la nuit noire, les six hommes se dirigent vers l'objectif, emportant le
matériel. Avant de se mettre au travail, une reconnaissance est
effectuée sur le viaduc par Farjon et Dablin père, qui grimpent
le long du remblai et parcourent le tablier d'un bout à l'autre.
Rien à signaler, ni allemands, ni garde-voies. On peut donc opérer.
A l'aide sa masse, Bergeron défonce successivement l'entrée
des trois chambres de mine. Les coups résonnent dans la nuit avec
un bruit assourdissant. Un sac d'explosif est placé dans chacune
des chambres et un supplémentaire dans celle du milieu ; un cordon
porte-feu relie tout le dispositif. Un solide bourrage est ensuite appliqué.
Minuit vient de sonner dans le lointain lorsque le feu est mis et les
crayons écrasés. Avant cinq heures, le viaduc, en principe,
aura sauté.
Chacun regagne sa bicyclette, mais la nuit s'est assombrie et c'est à
qui culbutera dans les trous de bombes remplis d'eau. Mais qu'importe
maintenant puisque l'affaire est faite !
On se prépare, car il ne fait pas bon traîner sur les routes
à cette heure et à un tel moment. Dablin et le Hollandais
regagnent Brissard, tandis que Farjon, Montet et Bergeron remontent en
forêt.
Naturellement, personne ne dort, car dans les vêtements trempés,
le froid se fait sentir et l'énervement est grand : l'opération
réussira t-elle ?... N'a t-on rien oublié ?...
Trois heures quinze... une immense lueur remplit
le ciel d'une énorme explosion... Un silence, puis le bruit d'une
masse de matériaux qui retombent. A Brissard, en Forêt,
à Dreux, tous ceux qui sont au courant ont une minute d'intense
émotion. Dans la ville où l'équipe se retrouve réunie
à cinq heures du matin, l'émoi est déjà considérable.
Des cheminots ne tardent pas à apprendre des précisions
: le viaduc a sauté, plus de cinquante mètres
du tablier sont détruits, la voie est définitivement coupée.
Les allemands ne pourront plus monter vers la Normandie leurs avec engins
meurtriers.
Mais quelle va être la réaction de l'ennemi ? N'y
aura t-il pas de cruelles représailles sur Dreux, sur Chérisy,
qui a tant souffert, il y a soixante quinze ans, en pareille circonstance,
par l'incendie de tout le village ?... Une heureuse idée
se fait jour : c'est une bombe à retardement de l'attaque de la
veille qui a fait tout le travail. Entre nous, il eût fallu une
bombe bien extraordinaire !... Peu importe, les allemands s'empressent
d'adopter la version, sans doute pour ne pas donner trop de prestige au
maquis drouais.
Les anglais, eux, ne s'y trompent pas. Le soir même,
Sinclair nous transmet un télégramme du Général
Eisenhower : " Adresse félicitations du Grand Etat-Major
interallié à l'équipe qui a procédé
à la destruction du viaduc de Chérisy ".
Hourra ! Pendant plusieurs semaines, la voie ne laissera plus passer aucun
train, et, comme les attaques des convois routiers se multiplient de jour
en jour, les alliés entreront à Dreux dès le 16 août,
sous la conduite du maquis, après un combat de peu d'importance,
et poursuivront immédiatement sur Paris leur marche victorieuse
(1).
Le 16 août, les allemands franchissaient l'Eure,
faisant sauter derrière eux les ponts de cette rivière en
face de la ville : Mézières, Sainte-Gemme, Chérisy,
Les Osmeaux, Fermaincourt.
(1) Les allemands se défendent encore. Le 11 août,
le maquis de Saulnières avait subi un échec grave devant
Neuville-au-Bois, dont il avait tenté d'enlever la petite garnison
allemande. Sur 18 assaillants, 5 avaient été tués,
et 4 faits prisonniers et mis à mort.
extrait de "Dreux, histoire
d'un centre de la Résistance" - Livre écrit en
mars 1946.
|