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On
devait s'attendre à ce que les incidents du 8 octobre ramenassent au plus
vite les Allemands sur Cherisy.
Ils leur montraient, en effet que, pour couvrir les nombreuses opérations
de réquisitions effectuées dans la région de Houdan, il leur fallait être
maîtres des passages de l'Eure. D'autre part, ils pouvaient laisser croire
aux populations villageoises qu'elles étaient capables de leur résister,
et les inciter par là même à répéter cette résistance. Pour Dreux, puisqu'on
était décidé à se défendre, il était non moins nécessaire d'occuper les
rives de l'Eure, qui formaient une ligne de défense tout indiquée. Située
à quatre kilomètres de la ville, elle avait l'avantage de reporter les
violences de la lutte loin de la cité et d'éviter à celle-ci d'être considérée
par l'ennemi comme personnellement belligérante.
Répondant aux appels du sous-préfet, toutes les gardes nationales des
environs avaient envoyé, dans la soirée même, des renforts. La 2ème bataille
des Mobiles de l'Orne, stationnée dans la région de Nogent-le-Roi, allait
également être rapprochée pour pouvoir prendre part à l'action. C'était,
au total, 1200 mobiles, 200 éclaireurs drouais et environ 1500 gardes
nationaux armé d'un fusil utilisable, dont on allait disposer.
Pendant la nuit, le commandant des Moulis, des Mobiles de l'Orne, appelé
télégraphiquement, était arrivé à cheval à la sous-préfecture et s'était
mis immédiatement au travail pour préparer un plan d'opérations pour le
lendemain, basé sur l'hypothèse très vraisemblable du retour de l'ennemi
sur Chérisy :
Les gardes nationaux se porteraient directement sur le village pour l'occuper,
en chassant, au besoin, les Allemands. Pendant ce
temps, les compagnies d'éclaireurs, passant par les Osmeaux, se tiendraient
prêtes, par les bois de Raville et de la Mésangère (La Mésangère,
petit groupe de fermes importantes à 2 kilomètres environ de Chérisy,
sur la grand'route), à attaquer la droite de l'ennemi, tandis que les
Mobiles de l'Orne, débouchant de Marsauceux, attaqueraient à gauche.
Ce plan, qui devait avoir pour résultat de prendre l'adversaire entre
les mâchoires d'une forte tenaille, paraissait bien combiné. Malheureusement,
le chef qui l'avait conçu n'avait pas la direction de toutes les troupes
qui devaient l'exécuter : l'unité de commandement allait faire défaut,
à telle enseigne que beaucoup d'exécutants n'avaient in me pas avoir connaissance
des ordres donnés.
Sur ces entrefaites, arrivent devant la sous-préfecture les pompiers de
Saint-Rémy-sur-Avre, sous le commandement de leur capitaine M. Eveline
Waddington. Ils reçoivent aussitôt l'ordre de se porter sur Fermaincourt
et d'y passer la rivière pour prendre à revers, s'il y a lieu, le pont
des Osmeaux. Le capitaine Troncy, le héros de la veille, avait reçu le
commandement des trois compagnies d'éclaireurs. Craignant que les Allemands
ne cherchent à occuper de bonne heure le pont des Osmeaux, il met son
détachement en route sans attendre le départ du bataillon des gardes nationaux.
Laissant une compagnie à la garde du pont pour assurer le cas échéant,
sa retraite, il allait porter les deux autres par Brissard sur le bois
de Raville, détachant une section dans un bouquet d'arbres qui
commande à la fois la route et la voie ferrée.
Le bataillon des gardes nationaux, renforcé des hommes venus de l'extérieur,
avait mis beaucoup de temps à se rassembler, s'organiser et aller toucher
par unités successives ses cartouches dans la cour de la sous-préfecture.
Assez disloqué depuis la formation des compagnies d'éclaireurs, il formait
encore cinq gros pelotons, dont un était constitué par les pompiers de
la ville, sous le commandement de leur capitaine.
Vers dix heures enfin, il se met en mouvement par la route de Paris. Dès
la sortie de la ville, il fait halte pour charger les fusils, opération
longue et compliquée pour des hommes inexpérimentés avec les armes à tabatière.
Un groupe commandé par le capitaine des pompiers, traverse le parc de
Comteville et se déploie en tirailleurs sur la crête de la vallée de l'Eure,
face aux hauteurs de Chérisy. Aussitôt les obus éclatent à droite, à gauche
et en arrière, causant dans la troupe un sérieux désordre.
Sur la route, les gardes nationaux poursuivent leur mouvement ; un petit
détachement, sorte de flanc-garde, suit la voie ferrée.
Lorsqu'on arrive en vue de Chérisy, des coups de feu nombreux éclatent
au voisinage du pont et sur toute la lisière du village. La flanc-garde,
qui a atteint le viaduc du chemin de fer sur la rivière, y répond, tandis
que, de la route, tous les soldats se jettent à droite et à gauche, en
tirailleurs, dans les Oseraies.
La fusillade continue. Les rives de l'Eure semblent fortement occupées.
L'espoir du succès s'envole peu à peu, car tous malheureusement ignorent
que bientôt, peut-être dans quelques minutes, les Mobiles de l'Orne vont
déboucher de Marsauceux pour prendre l'ennemi à revers (Malheureusement,
le mouvement des mobiles s'était trouvé retardé, trois compagnies s'étant
complètement égarées). Et pendant ce temps, sans interruption, les obus
continuent à passer en sifflant au-dessus des têtes, causant cet énervement
bien connu de tous ceux qui ont été soumis à cette épreuve.
Quelques unités commencent à se disloquer. Des fuyards, qui ont regagné
Dreux y racontent à qui veut les entendre que les
forces allemandes considérables occupent Chérisy, qu'elles disposent
d'une nombreuse artillerie (en réalité, il n'y avait que deux canons),
que l'ennemi est maître du pont et qu'il va vraisemblablement en déboucher,
que dans une heure, une demi-heure peut-être, il sera à Dreux.
L'inquiétude finit par gagner les autorités elles-mêmes. Le maire, préoccupé,
comme toujours, de la crainte que la ville ne devienne un champ de bataille
et ne soit ensuite traitée par les Allemands en place de guerre, prescrit
aux gardes nationaux de verser immédiatement leurs fusils à la mairie.
Le sous-préfet approuve cette mesure.
Or, pendant ce temps, à Chérisy, la situation se
transformait de minute en minute en notre faveur. Les gardes nationaux,
en effet, n'ont pas tous lâché pied. Un certain nombre d'entre eux, embusqués
devant le pont, ont continué d'empêcher, par un tir ajusté, l'ennemi d'en
déboucher et même de s'y montrer.
Vers trois heures, une vive fusillade a éclaté là-haut, sur la lisière
du bois de Marsauceux qu'on appelle le bois de l'Hospice : ce sont les
Mobiles de l'Orne qui, selon le plan du commandant des Moutis, attaquent
la gauche allemande. Ils la surprennent, la bousculent. Les pièces d'artillerie
n'ont que le temps d'être enlevées par leurs attelages au galop.
Dans le village, c'est la débandade de l'ennemi.
Une violente échauffourée se produit derrière le pont : deux sections
de mobiles, sous les ordres du lieutenant Baudry, se sont glissées le
long de la rivière et son tombées à l'improviste sur le poste bavarois
qui défendait le passage. Sept allemands sont tués, quatre blessés et
huit faits prisonniers ; le reste s'enfuit. De l'autre côté de l'Eure,
les gardes nationaux, spectateurs de la lutte, poussent des hourras,
franchissent le pont et rejoignent les mobiles devant le moulin.
Maintenant, par petits groupes, le long de la route et à travers la plaine,
l'ennemi bat en retraite. Après la ferme de la Mésangère,
il tombe sous le feu des éclaireurs du capitaine Troncy, qui, du bois
de Raville, lui infligent des pertes sensibles. Une heure plus tard, il
n'y a plus un Allemand dans Chérisy et les vainqueurs occupent le village,
où ils ramassent quelques prisonniers.
La nouvelle, bien inespérée, du succès de nos troupes
à Chérisy ne tarde pas à parvenir à Dreux. L'arrivée des prisonniers
sous bonne escorte vient la confirmer, et l'on apprend en même temps que
nos pertes se bornent à quelques blessés sans gravité.
Une joie immense éclate partout, d'autant plus grande que la peur a été
plus vive.
Le même revirement que la veille se reproduit dans les esprits. Tout le
monde réclame des fusils. On va jusqu'à crier : " A bas le maire ! " et
les mêmes gens qui, tout à l'heure, applaudissaient à ses mesures de prudence
sont les premiers à le blâmer dans des termes injurieux et à le vilipender.
Comme la veille, on court après les voitures qui emportent les armes des
gardes nationaux, pour les ramener à Dreux ; et comme la veille, le sous-préfet
rentre précipitamment à la sous-préfecture pour réclamer partout des renforts,
ainsi que l'appui du 3ème bataillon des Mobiles de l'Orne, qui
est à Laigle.
L'échec subi par les Allemands, le 9 octobre, devant
Cherisy, ne pouvait être sans lendemain. Il s'agissait pour eux
d'enlever d'urgence aux populations et aux troupes territoriales qui les
soutenaient, toute velléité de résistance aux réquisitions qu'ils étaient
obligés de faire dans un périmètre étendu pour ravitailler l'armée d'investissement
de Paris.
De notre côté, la lutte était entamée ; on ne pouvait plus l'abandonner
sans perdre le bénéfice du succès de la veille, qui avait, malgré tout,
pour résultat d'obliger l'adversaire à traiter avec ménagement un peuple
dont l'âme fière ne s'accommodait pas de la défaite.
Tout le monde s'attendait donc à ce que le lendemain,
10 octobre, les Allemands frissent une nouvelle incursion sur Chérisy
et à ce que la lutte y reprit de plus belle.
Malgré cette prévision, dans la soirée du 9, les vainqueurs de
la journée, y compris les mobiles de l'Orne, avaient abandonné leur conquête
pour venir tranquillement coucher à Dreux. En 1870, il était encore de
tradition, comme au temps de Louis XIV, que la guerre n'est qu'un vaste
tournoi et que le coucher du soleil met fin, non seulement à la lutte,
mais, le plus souvent, à l'activité des deux adversaires. Le
lendemain, 10 octobre, à cinq heures du matin, les troupes stationnées
à Dreux, rassemblées place Métézeau, prenaient la direction de Chérisy.
On laisse en passant deux compagnies à la côte du Larry (après le passage
à niveau) et l'on atteint bientôt le village inoccupé par l'ennemi. En
ce pluvieux matin d'automne, après les événements de la veille, l'aspect
de Chérisy était des plus tristes, a raconté un témoin oculaire. Beaucoup
d'habitants avaient fui durant la nuit, abandonnant maison, bétail, basse-cour.
Chez les autres, l'inquiétude demeurait vive. La menace d'un malheur flottait
dans l'air.
Une compagnie de mobiles est installée pour la défense du pont.
En avant du village, une ligne de défense est établie. Au centre, une
compagnie de mobiles prend position dans un petit bois qui borde la grand'route,
à 800 mètres environ des dernières maisons, au point où la nouvelle route
rejoint actuellement l'ancienne ; à sa droite, et en avant d'elle, la
1ère compagnie d'éclaireurs drouais, commandée par le capitaine
Troncy, occupe le bois de Marsauceux ; à sa gauche et également en avant
d'elle, la 2ème compagnie d'éclaireurs, commandée par le capitaine
Laval, reprend ou à peu près, ses emplacements de la veille au bois de
Raville (Comme on craignait que l'ennemi cherchât à déborder le front
et à passer par Fermaincourt, les gardes nationaux d'Anet et de Montreuil
occupent la lisière de la forêt de Dreux vers le Dernier Sou ; une autre
compagnie de gardes nationaux est établie sur la lisière du bois Yon,
d'où elle surveille à la fois les ponts de Fermaincourt et de Montreuil).
Ces dispositions étaient à peine prises que des coups de feu ne tardent
pas à se faire entendre. Les Allemands se déploient
maintenant dans la plaine, s'étendant, à gauche, vers Marsauceux où un
ulhan est tué, et, à droite, devant Raville. Sous cette protection, une
batterie d'artillerie prend position aux abords de la route, et bientôt
ses obus fouillent les fourrés de la vallée et allument déjà quelques
incendies dans Chérisy.
La compagnie de mobiles de la grand'route se défend énergiquement
sur place : elle arrête longuement l'ennemi devant elle ; puis, conformément
aux ordres reçus, poussée par l'assaillant très supérieur en nombre, elle
se replie sur le village et va renforcer la défense du pont. Cependant,
le 3ème bataillon des mobiles de l'Orne arrivait en renfort. Le
commandant des Moutis avait l'intention de l'utiliser pour renforcer ses
lignes de défense et même de contre-attaquer l'adversaire. Il comptait
sans le peu de solidité de cette troupe, formée d'éléments jeunes, à peine
organisés et instruits, et qui venait de subir un fâcheux contact, à Dreux,
avec les gardes nationaux des communes rurales, qui étaient, ceux-là,
en complet désordre. Deux compagnies sous les ordres
du capitaine de Boissieu, s'avancent le long du remblai du chemin de fer,
franchissent l'Eure sur le viaduc et se déploient dans les prés du Petit-Chérisy.
Mais là s'arrête définitivement leur effort. Du côté de Mézières,
la situation est encore plus lamentable. A peine les deux compagnies lancées
de ce côté ont-elles pénétré dans le village, que du haut d'un grenier,
une femme affolée leur crie : " Voilà les Prussiens
! " Une terrible panique se produit. Ce n'est qu'à la route
de Nogent que les officiers arrivent à arrêter les fuyards.
Les Allemands sont maîtres de Chérisy. Ils
vont en profiter pour mettre à exécution leur infernal dessein, qui est
sans doute leur principal but de cette journée : l'incendie du village.
Les uhlans s'élancent au galop par toutes les issues, chassant les habitants
de leurs demeures. Puis une compagnie bavaroise descend, protégeant les
groupes d'incendiaires qui mettent le feu aux habitations. Au bout d'une
heure, malgré la pluie qui tombe sans arrêt, quarante maisons sont en
flammes, " sans même qu'on se soit inquiété, écrit le pasteur Caillat,
si elles ne renferment pas des personnes que l'âge ou la maladie rendent
incapables de s'enfuir ".
Il était quatre heures du soir. A ce moment, les
Allemands se retirent, mais incendient en passant le hameau de la Mésangère,
après s'être fait servir à boire par les habitants. Dans la soirée, les
secours arrivent de Dreux. Les pompiers, faute de chevaux, amènent leur
pompe à bras, en passant par les Osmeaux, car le pont de Chérisy, fortement
barricadé, est infranchissable. Somme toute, la journée avait été
dure pour les deux partis. Au dire des habitants, les Allemands avaient
perdu près de 300 hommes et, le lendemain, le Grand Quartier Général prussien
envoyait en Allemagne le communiqué suivant, qui était un vrai bulletin
de victoire :
Versailles, 11 octobre
"La division de cavalerie de Rheinbaben a rejeté, le 10 courant, quatre
mille gardes mobiles au-delà de l'Eure, près Chérisy, en leur faisant
subir des pertes sérieuses ".
extrait de "Dreux, histoire d'un centre
de la Résistance" - Livre écrit en mars 1946.
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